Cet article est une contribution rédigée par Ziada Kassimu, directrice générale de Green Conservers. Green Conservers (GC) est un mouvement mené par des jeunes à la croisée de l’action climatique et de l’équité sociale. Conscient·es que la dégradation de l’environnement touche de manière disproportionnée les populations vulnérables, GC milite en faveur d’une justice climatique structurelle et met en œuvre des solutions concrètes. Son action repose sur deux piliers transformateurs : promouvoir les énergies renouvelables décentralisées pour mettre fin à la dépendance aux combustibles fossiles, et être à l’avant-garde de l’agroécologie afin de remplacer les systèmes agricoles extractifs par des systèmes alimentaires résilients, riches en biodiversité et gérés par les communautés. {Ndlr : plusieurs sources proposées dans cet article sont en anglais, la traduction française n’étant pas disponible}
Des modes de vie bouleversés sur le tracé d’EACOP
Le soleil venait à peine de se lever sur les plaines poussiéreuses lorsque les femmes de Diloda ont entamé leurs trajets quotidiens. Certaines parcouraient de longues distances à la recherche d’eau. D’autres se rendaient dans les petites exploitations agricoles qui, autrefois, nourrissaient leurs familles. Quelques-unes étaient assises devant leur maison, repensant à une vie qui était bien différente avant que le projet d’oléoduc d’Afrique de l’Est (EACOP) n’arrive dans leurs communautés.
Où est passé l’espoir ?
Pour de nombreuses femmes, la terre était bien plus qu’un simple bien immobilier. De cette terre provenaient le maïs, les haricots, les tournesols et les légumes qui nourrissaient les familles et généraient des revenus. La terre permettait de payer les frais de scolarité, de couvrir les dépenses médicales et offrait de l’espoir pendant les périodes difficiles. Aujourd’hui, de nombreuses femmes affirment que cet espoir est de plus en plus difficile à trouver.
Au cours des discussions avec les communautés impactées, les femmes ont décrit comment l’expropriation de terres sur le tracé du projet EACOP a bouleversé les moyens de subsistance qui faisaient vivre leurs familles depuis des générations. Alors que des programmes d’indemnisation et de rétablissement des moyens de subsistance ont été présentés comme des solutions, de nombreux membres de la communauté estiment que ces initiatives n’ont pas suffi à restaurer ce qui avait été perdu. « On nous a dit que nos vies s’amélioreraient », a expliqué une femme. « Au lieu de cela, nous avons du mal à reconstruire ce que nous avions déjà. » Ses mots flottaient dans l’air comme un nuage avant l’orage.
Ziada Kassimu, directrice exécutive de Green Conservers, et Savio Carvalho (directeur général de 350.org). Crédit : Ziadah
Les femmes portent le fardeau….
Dans toutes les communautés touchées, ce sont les femmes qui continuent de porter le fardeau le plus lourd. En tant que responsable du soin des leurs, productrices d’aliments et gestionnaires du bien-être du foyer, ce sont souvent elles qui subissent en premier lieu et le plus intensément les répercussions des perturbations économiques. Les conséquences vont bien au-delà des revenus.
Lorsque les terres agricoles sont perdues, les femmes doivent travailler plus dur pour nourrir leur famille. Les dépenses du foyer augmentent tandis que les opportunités économiques se réduisent. La sécurité alimentaire devient incertaine. Les enfants deviennent vulnérables. L’ensemble du tissu social d’une communauté commence à se fissurer.
Les terres disponibles se raréfient, les conflits augmentent
À Diloda, les femmes ont également évoqué un autre défi qui apparaît rarement dans les rapports de projet : les tensions croissantes entre agriculteur·ices et éleveur·euses. Avant le projet, les communautés étaient déjà confrontées à des conflits occasionnels liés à la terre et aux ressources naturelles. Cependant, à mesure que les terres disponibles se font de plus en plus rares, de nombreux·ses habitant·es estiment que les tensions se sont intensifiées. Il en résulte un climat d’incertitude grandissant.
Les communautés qui partageaient autrefois leurs ressources se disputent désormais des espaces de plus en plus restreints. Les femmes, souvent chargées de maintenir la stabilité du foyer, se retrouvent confrontées à des conflits qu’elles n’ont pas créés et sur lesquels elles n’ont aucune emprise.
Où sont les promesses de développement ?
Pendant ce temps, bon nombre des promesses de développement associées à EACOP restent largement invisibles pour les habitants. Les membres de la communauté se souviennent avoir entendu parler de routes améliorées, de meilleures écoles, d’établissements de santé et d’opportunités économiques. Ces promesses avaient suscité enthousiasme et optimisme.
Pourtant, des années plus tard, nombre d’habitant·es empruntent toujours des routes en mauvais état qui deviennent impraticables pendant la saison des pluies. Les enfants continuent de rencontrer des difficultés pour accéder à l’éducation. Les familles peinent toujours à obtenir de l’eau propre et potable. Les dispensaires et les services sociaux promis sont toujours absents de la vie quotidienne.
Pour les femmes qui transportent l’eau sous un soleil de plomb, le développement ne se mesure pas à l’aune des annonces de projets ou des présentations d’entreprises. Il se mesure à la capacité de l’eau à couler d’un robinet à proximité. Il se mesure à la possibilité pour un enfant malade de recevoir des soins dans un établissement de santé local. Il se mesure à la capacité d’une mère à récolter suffisamment de nourriture pour nourrir sa famille. Il se mesure au rétablissement effectif des moyens de subsistance. Il se mesure à l’accès à l’énergie et à son caractère abordable.
Des femmes de Diloda se rendant au marché : Crédit : Ziadah
Pas à la hauteur
Les membres des communautés impactées ont exprimé à maintes reprises leurs inquiétudes quant à l’efficacité des programmes de rétablissement des moyens de subsistance. Bien que des activités de formation et de soutien ont été mises en œuvre dans certaines zones, de nombreuses femmes affirment que ces interventions n’ont pas entièrement remplacé la stabilité et l’indépendance que leur terre leur procurait autrefois. Une petite entreprise ne peut pas toujours remplacer des terres agricoles fertiles. Une formation à court terme ne peut pas facilement rétablir des générations de savoir-faire agricole et de sécurité économique. Et une promesse ne peut pas remplir une assiette vide.
Mesurer le développement en fonction des gens, pas des profits
Ce qui se joue actuellement dans les communautés touchées par EACOP ne concerne pas seulement les infrastructures ou le développement énergétique. Il s’agit des personnes. On parle de femmes dont la vie quotidienne a été bouleversée par des décisions prises loin de leurs villages. Il s’agit de mères qui cherchent des moyens de subvenir aux besoins de leurs enfants. C’est le quotidien de communautés qui se demandent si l’on peut véritablement parler de développement lorsque les personnes les plus touchées se sentent laissées pour compte.
Alors que les débats internationaux se poursuivent sur l’énergie, le climat et la croissance économique, les voix des femmes de Diloda nous rappellent une chose essentielle. Le développement ne devrait jamais être mesuré uniquement en kilomètres de pipeline construits ou en bénéfices générés. Il devrait être mesuré en termes de moyens de subsistance plus solides, de bien-être accru, d’accès à l’énergie, d’harmonie sociale et d’opportunités créées pour les générations futures.
Tant que les femmes ne pourront pas affirmer avec certitude que leur vie est meilleure qu’auparavant, la question restera posée : qui profite réellement du développement, et qui en supporte les coûts ? Pour les femmes de Diloda, la réponse ne figure pas dans les rapports de projet, mais dans les réalités auxquelles elles sont confrontées chaque jour.