Dès lundi, je serai à Antalya, en Turquie, avec l’équipe de 350. Du 9 au 20 novembre, la COP31 va réunir des dizaines de milliers de personnes venues du monde entier. On ne va pas se mentir: les résultats des COP sont rarement à la hauteur de l’urgence. Mais elles restent un moment unique pour braquer les projecteurs sur la responsabilité des États, et cela n’a jamais été aussi pressant qu’aujourd’hui. Entre la pire crise énergétique de l’histoire, le coût de la vie qui atteint des sommets, des catastrophes climatiques qui s’enchaînent et une colère qui monte, les gouvernements n’ont plus d’excuses pour ne pas agir. Alors avant de partir, je voulais vous expliquer ce qui va se jouer lors de ce sommet, et ce que nous allons y défendre.
Une COP, c’est quoi ?
La « Conférence des Parties », ou COP, c’est LE rendez-vous annuel de l’ONU où quasiment tous les pays de la planète (197 plus l’Union européenne) se retrouvent pour réfléchir ensemble à comment répondre ensemble à la crise climatique. C’est là qu’est né en 2015 l’Accord de Paris, avec la promesse de limiter le réchauffement à 2°C et si possible 1,5°C. Cette année, la Turquie et l’Australie co-président la COP et ont donc une vraie influence sur la direction que vont prendre les négociations et l’ambition climatique qui en résultera.
Aux COP, on croise des chef·fes d’État et de gouvernement, des négociateur·rices, des scientifiques, des associations, des représentant·es de peuples autochtones et des communautés en première ligne des impacts climatiques. Mais aussi, et c’est ce qui me met toujours en colère, des lobbyistes des énergies fossiles en pagaille. L’an dernier, à la COP30 au Brésil, un·e participant·e sur 25 travaillait pour l’industrie fossile. C’était la plus grosse délégation à l’exception de celle du pays hôte. C’est comme inviter le lobby du tabac à une conférence de l’Organisation mondiale de la santé.
Pourquoi cette COP compte
Parce que nous payons tou·tes la plus grave crise énergétique de l’histoire. La guerre menée par les États-Unis et Israël en Asie du Sud-Ouest a provoqué le septième choc pétrolier en 50 ans. Depuis, nous en payons le prix au quotidien : à la pompe à essence, sur nos factures d’énergie, au supermarché. En France, le coût de la vie a explosé, obligeant des millions de personnes à se serrer la ceinture, parfois même à sauter des repas. Au Soudan du Sud, des quartiers entiers sont plongés dans le noir chaque soir. Et ce n’est que la partie visible de l’iceberg. Le coût caché des énergies fossiles s’élève à 12 000 milliards de dollars par an, soit 1 400 dollars par personne. Notre dépendance aux fossiles n’est plus seulement une menace pour demain, notre pouvoir d’achat en est déjà fortement diminué aujourd’hui. On l’a vu en France ces dernières semaines, la colère monte et le coût politique de l’inaction devient bien réel.
Parce que la crise climatique est déjà là. Cette année, des inondations dévastatrices ont frappé le Népal et l’Afrique tandis que l’Indonésie, l’Europe et le Canada ont subi des vagues de chaleur et feux de forêt sans précédent. Les scientifiques alertent que le puissant épisode El Niño, aggravé par le réchauffement, pourrait contribuer à 451 000 décès supplémentaires d’ici février 2027. Selon le dernier Rapport de l’ONU sur l'écart entre les besoins et les perspectives en matière de réduction des émissions, le monde va dépasser 1,5°C et se dirige vers au moins 2,6°C d’ici la fin du siècle, même si tous les pays respectaient leurs engagements.
Parce que ce sont toujours les mêmes qui paient alors qu’ils sont les moins responsables. En août, l’effondrement d’un glacier au Népal a tué plus de 1 400 personnes et causé des dégâts de plus de 4,8 milliards de dollars. Je pense à toutes ces familles, dans les pays du Sud global, qui perdent leur maison, leurs récoltes, leur travail et parfois leur vie, à cause d’une crise qu’elles n’ont presque pas causée.
Parce que pendant ce temps, les pollueurs s’en mettent plein les poches. Entre juillet et septembre, TotalEnergies, BP, Chevron, ExxonMobil et Shell ont engrangé 56,3 milliards de dollars de profits, plus du double de l’an dernier. Nos gouvernements dépensent des milliards d’argent public pour aider les familles à faire face à la flambée des prix, pendant que ces mêmes entreprises envoient leurs lobbyistes à la COP pour protéger leur business et faire toujours plus de profits. Franchement, la pilule est difficile à avaler.
Et parce que, bonne nouvelle, les solutions existent. Depuis l’adoption de l’Accord de Paris, le solaire et l’éolien se sont développés trois fois plus vite que prévu. En 2025, les énergies renouvelables ont pour la première fois produit plus d’électricité que le charbon, et 90 % des nouveaux projets renouvelables coûtent désormais moins cher que les fossiles. Ce qui me donne de l’espoir, ce sont les panneaux solaires qui fleurissent sur les toits au Pakistan, les motos électriques au Kenya, les micro-réseaux solaires en Amazonie.
Le problème, c’est que les fossiles ne reculent pas pour autant. Ils progressent eux aussi, et représentent encore 86 % de l’énergie mondiale. Ajouter des renouvelables ne suffit pas, il faut aussi faire reculer les fossiles.
La route jusqu’à Antalya
L’an dernier, à la COP30 de Belém, les pays ont accepté de tripler les financements pour l’adaptation d’ici 2035 et de créer un mécanisme pour une transition juste, afin d’accompagner les travailleurs·ses et les communautés. Plus de 80 pays avaient aussi demandé un plan pour sortir des fossiles mais qui n’a pas été intégré dans l’accord final.
Alors le travail s’est poursuivi ailleurs. En avril, 57 pays se sont retrouvés à Santa Marta, en Colombie, pour la toute première conférence internationale sur la sortie des énergies fossiles. Puis en octobre, les ministres se sont rendus aux îles Fidji pour la pré-COP, où ils ont vu de leurs propres yeux ce que la crise climatique fait déjà aux communautés du Pacifique. Le message des militant·es du Pacifique était limpide : la limite de 1,5°C n’est pas négociable. J’espère que les ministres emmèneront ce message dans leurs valises pour Antalya.
Ce qui est au menu de la COP31
La COP31 est présentée comme la « COP de la mise en œuvre ». Simon Stiell, le secrétaire général de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC), a rappelé que ce sommet doit tenir les promesses déjà faites. La présidence a fixé ses priorités : l’électrification, l’efficacité énergétique des villes, la place des jeunes dans l’action climatique. Mais ces priorités esquivent les questions les plus importantes : comment arrêter de brûler du charbon, du pétrole et du gaz ? La nouvelle électricité produite viendra-t-elle des énergies renouvelables ou fossiles ? Et qui paiera pour aider les pays du Sud global à faire face aux impacts climatiques et opérer une transition juste? Ce sont les trois sujets qui doivent être au cœur de cette COP.
1. Sortir des fossiles, de manière juste, ordonnée et équitable
Le charbon, le pétrole et le gaz sont responsables d’environ trois quarts des émissions mondiales de gaz à effet de serre. En sortir est la seule manière de couper le robinet de la crise climatique. Il y a trois ans, à Dubaï, près de 200 gouvernements se sont engagés à sortir des fossiles, mais sans jamais dire comment. Une transition juste, ordonnée et équitable, c’est une sortie planifiée, où les pays les plus riches et les plus pollueurs agissent en premier.
Il y a une vraie dynamique. Le 3 novembre, la présidence brésilienne de la COP30 a publié la première feuille de route mondiale pour sortir des fossiles. Elle démontre que cette transition est urgente, inévitable et possible. Chaque pays peut commencer dès maintenant, quel que soit son point de départ. La France, les Pays-Bas et l’Allemagne ont déjà présenté leurs feuilles de route nationales. C’est un signal important, mais elles restent bien en deçà de ce qu’exigent l’urgence climatique et la responsabilité historique de ces pays dans les émissions de gaz à effet de serre. Les États insulaires du Pacifique se sont engagés à produire un plan régional pour dire adieu aux fossiles. Tous les regards se tournent maintenant vers les pays réunis à Santa Marta plus tôt cette année pour qu’ils annoncent leurs feuilles de route nationales et régionales.
2. Une électrification juste, alimentée par les renouvelables
L’électrification est l’objectif phare de la présidence : faire passer la part de l’électricité dans notre consommation d’énergie de 23 % aujourd’hui à 35 % en 2035. Nos voitures, nos chaudières, nos usines brûlent encore directement du pétrole ou du gaz. Les électrifier, c’est du bon sens économique : produire de l’électricité avec du gaz coûte aujourd’hui trois à quatre fois plus cher qu’avec le solaire ou l’éolien. Et si c’est bien fait, ça veut dire des factures moins élevées et moins de pollution de l’air.
Mais tout dépend de ce que cette électricité remplace, de qui en profite et de qui paie. Elle doit venir des renouvelables, pas de nouvelles centrales à charbon ou à gaz, ni de dangereuses distractions comme le nucléaire ou les agrocarburants, et aller de pair avec la promesse de tripler les renouvelables d’ici 2030. Elle doit atteindre les 660 millions de personnes qui vivent encore sans électricité, en faisant passer les hôpitaux, les écoles et les logements avant les centres de données. Les pays riches doivent financer cette électrification via des subventions et des allègements de dette, pour éviter que les pays en développement puissent s'endetter davantage.
3. L’épineux enjeu des financements : qui paie ?
Rien de tout cela ne se fera sans argent, et c’est là que la COP31 peut vraiment faire la différence. À Belém, les gouvernements ont promis de tripler les financements pour l’adaptation, mais sans fixer de point de départ et en se donnant jusqu’en 2035. Les pays riches ont l’obligation de financer l’action climatique des pays plus pauvres, mais ils renvoient sans cesse les discussions vers l’investissement privé et les prêts. Quant au Fonds pour les pertes et dommages, créé à la COP27 pour aider les pays vulnérables à se relever des catastrophes, il dispose de moins d’un milliard de dollars de promesses, alors que les besoins pourraient atteindre 400 milliards par an. Après les inondations meurtrières au Népal, il n’a débloqué que 21,6 millions de dollars, et il pourrait être à sec dès 2027. La finance climat n’est pas de la charité, c’est une responsabilité. Les pays riches doivent payer leur dette.
Une présidence de COP qui a les mains dans le charbon
Les deux pays qui pilotent la COP31 sont censés montrer la voie pour sortir des fossiles. Pourtant, l’Australie est le troisième exportateur mondial de fossiles, et le gouvernement Albanese a approuvé 37 projets fossiles nouveaux ou étendus depuis 2022. La Turquie est le premier producteur d’électricité au charbon en Europe et prévoit d’augmenter de 30 % ses capacités au charbon et au gaz d’ici 2035.
Début octobre, nous avons révélé chez 350 que les deux coprésidents entretiennent un partenariat florissant dans le charbon : depuis 2015, l’Australie a vendu plus de 28,5 millions de tonnes de charbon à la Turquie. Une fois brûlé, cela représente environ 75 millions de tonnes de CO2, près de quatre fois les émissions annuelles de l’Éthiopie, qui accueillera la COP32. Et ce commerce s’étend désormais au gaz naturel liquéfié.
Un signe d’espoir tout de même : à la pré-COP aux Fidji, Murat Kurum, le président de la COP31, a pour la première fois réaffirmé l’engagement de Dubaï à tourner la page des fossiles. Mais le vrai leadership commence par l’exemple. Nous demandons à la Turquie et à l’Australie d’annoncer leurs propres plans de sortie des fossiles, avec une date de fin du charbon. Et comme le Pacifique l’a rappelé, elles doivent obtenir un accord qui garde 1,5 °C à portée de main, place les renouvelables au cœur de l’objectif d’électrification et apporte de vraies réponses aux communautés frappées par les pertes et dommages.
Ce que nous demandons à tous les gouvernements
Des plans clairs pour sortir des fossiles. Dans la continuité de Belém et de Santa Marta, chaque gouvernement doit présenter une feuille de route nationale ou régionale pour sortir des fossiles, avec des dates et étapes claires. C’est aux pays développés et aux grands producteurs de faire le premier pas en s’engageant à ne plus approuver aucun nouveau projet fossile, à mettre fin aux subventions aux fossiles tout en protégeant les ménages vulnérables, et en s’engageant à sortir complètement des fossiles d’ici 2040.
Une énergie abordable et sûre pour toutes et tous. Les gouvernements doivent tenir leurs promesses, comme atteindre le triplement des renouvelables d’ici 2030, et placer les ménages modestes et les travailleurs au cœur de la transition.
Des systèmes énergétiques conçus pour être 100 % renouvelables. Plus d’efficacité énergétique, des réseaux électriques modernisés, et une électrification alimentée par les renouvelables et au service des gens.
Les financements au centre. Les pays riches et fortement émetteurs doivent fournir des financements sous forme de dons, pas de prêts, aux pays les moins responsables de la crise, pour développer les énergies propres, s’adapter et répondre aux pertes et dommages. Une partie de cet argent doit venir des gros pollueurs, comme les multinationales fossiles, en taxant davantage leurs profits colossaux.
Et la France ?
Je ne peux pas finir sans parler de la France qui aime se présenter en championne de la sortie des fossiles. Si elle fait partie des trois seuls pays à avoir présenté une feuille de route, ses objectifs sont trop faibles pour respecter 1,5 °C, et ne sont accompagnés ni des mesures ni des financements nécessaires.
Surtout, cette feuille de route a un énorme angle mort : TotalEnergies. Le groupe fait partie des 32 entreprises responsables de la moitié des émissions fossiles mondiales. Il a acquis 84 licences d’exploration depuis l’Accord de Paris, consacrera environ 35 % de ses investissements à de nouveaux projets pétroliers et gaziers d’ici 2030, et compte augmenter sa production au-delà. Et pendant ce temps, l’État français continue de lui ouvrir des portes à l’étranger : une ambassade française sur trois relaierait la communication de Total, en particulier en Afrique.
On ne peut pas prêcher la sortie des fossiles à la tribune de la COP et dérouler le tapis rouge à TotalEnergies dans les coulisses, jusqu’à lui fournir des badges pour y entrer. Si la France veut être crédible, elle doit mettre fin à sa diplomatie fossile.
On n’a plus le temps d’attendre
Derrière chaque virgule et mot négocié à cette COP, il y a des personnes : une famille dont la maison a été emportée par les eaux, une agricultrice qui regarde ses récoltes dépérir, un parent qui doit choisir entre nourrir ses enfants et payer sa facture d’énergie. Nous ne pouvons pas nous permettre une nouvelle décennie de retard.
Pendant deux semaines, je vous raconterai ce qui se passe dans les coulisses : ce qui se négocie, qui pousse, qui bloque, et comment la société civile se mobilise. Parce que je reste convaincue d’une chose : les gouvernements ne bougent jamais seuls. Ils bougent quand on les pousse. Les yeux du monde entier seront tournés vers Antalya.
Faites entendre votre voix avec nous pour que les dirigeant·es ne puissent pas faire l’autruche : sortir des fossiles, financer une transition juste vers les renouvelables, et faire passer les gens et la planète en premier. La justice climatique, c’est maintenant.