Depuis hier, les représentant·es des différents gouvernements se sont réuni·es à New York pour le cinquième cycle de négociations de la Convention-cadre des Nations unies sur la coopération fiscale internationale. C’est le genre de conférence qui peut désintéresser le public au départ.
Pourtant, ce qui se passe réellement cette semaine dans les salles de négociation est étroitement lié à nos quotidiens, à notre santé et au coût de la vie.
Les décisions prises lors de cette conférence sont simples à comprendre car, en trame de fond, il y a cette question : est-ce que les pollueurs, ceux qui tirent profit des crises économiques et climatiques, vont être obligés de payer à hauteur de leur responsabilité ?
Il y le prix que nous payons déjà
Conflits, chocs pétroliers et factures en hausse
Depuis que le conflit entre les États-Unis, Israël et l’Iran s’est intensifié autour du détroit d’Ormuz — ce passage par lequel transite environ un cinquième du commerce mondial de pétrole par voie maritime, ainsi que d’importants volumes de gaz et d’engrais —, les perturbations du transport maritime ont privé les marchés mondiaux de millions de barils de pétrole par jour à plusieurs reprises cette année. Résultat : les prix du pétrole brut ont fortement grimpé, dépassant parfois largement les 100 dollars américains le baril.
Cela ne se limite pas qu’aux voies maritimes. La hausse des prix du pétrole, du gaz et des engrais fait à son tour grimper les coûts des transports, de l’alimentation et les factures d’électricité, pour tout le monde, partout dans le monde.
Quelque chiffres sur ces dernières semaines
Rien qu’aux États-Unis, les consommateurs ont déjà dépensé près de 67 milliards de dollars de plus à la pompe depuis le début de la guerre, ce qui représente plus de 500 dollars de frais de carburant supplémentaires par foyer. En France et en Allemagne, on estime que la canicule a fait grimper la facture d’électricité de plus de 700 millions d’euros en une semaine seulement.
Phénomènes météorologiques extrêmes
Le deuxième choc est là sous nos yeux. C’est la crise climatique, alimentée par les entreprises du secteur des énergies fossiles, qui rend les phénomènes météorologiques extrêmes plus fréquents et plus violents. En plus des dégâts matériels et humains, il y a le coût de ces phénomènes… dont nous payons le prix. Cet été nous connaissons le pire début de saison des feux de forêt jamais enregistré en Europe*, avec plus de 434 000 hectares brûlés fin juillet. La France connaît actuellement sa plus grave vague d’incendies de forêt depuis un demi-siècle.
Plus de 300 000 personnes ont été évacuées en France et en Espagne, tandis que l’Espagne lutte contre le plus grand feu de forêt de son histoire moderne, les coûts de lutte contre ces incendies sont à eux seuls estimés à 3,3 milliards d’euros. Des pays comme l’Algérie, la Turquie et le Canada sont eux aussi aux prises avec des feux de forêt meurtriers. Partout dans le monde, nous assistons à des épisodes climatiques de plus en plus dévastateurs : inondations, sécheresses, vagues de chaleur, qui bouleversent la vie de millions de personnes. Chaque année, nos gouvernements dépensent de plus en plus d’argent public pour réparer les dégâts : lutte contre les incendies, évacuations, secours d’urgence, reconstruction, etc.
Un pompier luttant contre un feu de forêt à Saint-Jean-d’Illac, à environ 30 km de Bordeaux, en France. Source : Getty
Il faut se rendre à l’évidence, nous payons doublement chaque crise des prix des combustibles fossiles et chaque catastrophe climatique. C’est une taxe officieuse qui nous est imposée : nous devons payer une première fois nos factures d’énergie et à la pompe, puis une seconde fois les secours et la reconstruction des zones sinistrées à travers nos impôts publics.
Où va réellement notre argent ?
Où va l’argent qui sort de nos poches ? Lorsque les simples gens ont des difficultés à joindre les deux bouts, les géants du pétrole et du gaz enregistrent des bénéfices exceptionnels. Ces bénéfices ne sont pas faits en dépit de ces chocs de prix, mais grâce à eux. La fluctuation des marchés financiers déclenchée par le conflit entre les États-Unis, Israël et l’Iran a été particulièrement bénéfique pour les affaires de certains. Les grands groupes pétroliers ont annoncé ces dernières semaines leurs résultats pour le deuxième trimestre 2026 (avril, mai et juin) et ils donnent le vertige.
- TotalEnergies, première entreprise française en termes de chiffre d’affaires, a déclaré 5,4 milliards de dollars de bénéfices, soit plus du double de ce qu’elle avait réalisé il y a un an.
Le 22 juillet, des militants de 350.org ont organisé une action à La Défense, le quartier d’affaires parisien où se trouve le siège de TotalEnergies, pour dénoncer la responsabilité des géants des énergies fossiles dans la crise climatique et exiger une taxation plus forte de leurs bénéfices – Crédit : Rémy El Sibaïe/350.org
- Shell, géant britannique du pétrole et du gaz, a enregistré un bénéfice de 9,84 milliards de dollars au deuxième trimestre, soit plus du double du chiffre de l’année dernière, et son meilleur trimestre depuis 2022. Son PDG, Wael Sawan, a déclaré aux investisseurs que l’entreprise avait été conçue pour « prospérer dans un contexte de volatilité ».
- Les géants pétroliers américains Exxon et Chevron ont engrangé à eux deux plus de 26 milliards de dollars, ce qui représente le plus gros bénéfice trimestriel jamais enregistré pour ce dernier.
En trois mois, quatre grandes compagnies pétrolières ont fait 40 milliards de dollars de bénéfices, soit plus que le revenu annuel total de plus de 100 pays*. Tout cela dans un contexte de chaos climatique
La Convention fiscale des Nations unies est l’occasion de redresser la barre
Il y a quelque chose de profondément injuste dans ce tableau : une crise qui appauvrit les simples gens et les expose à des catastrophes climatiques tout en enrichissant les entreprises polluantes des énergies fossiles.
La convention fiscale des Nations unies offre une véritable chance de changer la donne. C’est une chance d’instaurer des règles contraignantes : la charge financière aujourd’hui qui pèse sur les simples gens pourrait désormais être portée par les entreprises qui font des superprofits.
Le forum qui s’est ouvert hier est particulier : pour la toute première fois, chaque pays aurait un poids égal dans l’élaboration des règles fiscales mondiales.
Son objectif est d’aboutir à un traité mondial d’ici 2027 pour mettre fin à l’évasion fiscale et établir des règles fiscales plus équitables. Les gouvernements pourraient s’en servir pour faire payer aux géants du pétrole et du gaz leur part de responsabilité dans la crise climatique, notamment en finançant une protection durable des populations touchées.
Ce traité est très important pour les pays du Sud, qui possèdent souvent des réserves de combustibles fossiles ou subissent le plus durement les effets du changement climatique. Ces pays sont aujourd’hui les moins à même de réclamer une part équitable des bénéfices tirés de l’exploitation de leurs ressources, chose que le traité pourrait changer. C’est également important pour d’autres pays, où les entreprises fossiles bénéficient d’aides publiques sans payer de taxes à hauteur de leurs bénéfices ni de leur responsabilité dans les catastrophes climatiques. Chaque denier que les géants pétroliers évitent de payer en impôts est se retrouve prélevé sur les budgets de la santé, de l’éducation, des transports et d’autres services publics.
Ce que nous aimerions voir
Les dirigeant·es participant à la Convention fiscale des Nations unies doivent inscrire d’emblée trois éléments dans le traité, des règles fiscales qui font payer les pollueurs
1. Une taxe importante et permanente sur les bénéfices que les entreprises de combustibles fossiles réalisent actuellement
Des études*ont montré qu’une surtaxe de 20 % sur les bénéfices des 100 plus grandes entreprises mondiales du pétrole et du gaz aurait pu rapporter plus de 1 080 milliards de dollars depuis la signature de l’Accord de Paris en 2015. Cet argent aurait pu servir à protéger les communautés contre les catastrophes climatiques, à financer l’adaptation et à accélérer la transition énergétique. Pour se rendre compte de l’ampleur réelle de ce chiffre, comparez-le à ce qui est actuellement proposé aux pays touchés par le changement climatique. Le Fonds pour les pertes et dommages de l’ONU, créé pour aider les nations vulnérables à se remettre des catastrophes climatiques, n’avait reçu que 817 millions de dollars de promesses de contributions fin 2025. Selon les expert·es, il faudrait jusqu’à 580 milliards de dollars par an d’ici 2030 pour compenser les dégâts au réel.
Une surtaxe sur les combustibles fossiles pourrait donc rapporter environ mille fois plus que ce qu’un fonds climatique tout entier a réussi à mobiliser grâce à des promesses de contributions volontaires en trois ans.
2. Nous avons besoins de règles pour empêcher les entreprises de transférer leurs bénéfices avant qu’un gouvernement ne puisse les taxer
Une surtaxe sur les bénéfices ne risque pas d’être efficace s’ils ont déjà été transférés vers des juridictions où ils ne peuvent pas être imposés. Avec environ un tiers des bénéfices du secteur extractif* acheminés vers des juridictions à faible fiscalité, combler cette faille juridique fait toute la différence entre un impôt qui n’existe que sur le papier et un impôt qui est réellement perçu. Les gouvernements réunis à la Convention doivent également s’attaquer aux failles juridiques qui permettent aux entreprises de comptabiliser leurs bénéfices dans des juridictions à faible fiscalité avant même qu’un impôt ne soit établi.
3. Un engagement contraignant : garantir que les recettes soient affectées à la lutte contre le changement climatique
La collecte de ces fonds n’aura pas de sens si elles ne sont pas fléchées. Le traité doit garantir que les recettes issues des taxes sont affectées aux communautés et aux pays les plus durement touchés par les catastrophes climatiques et la précarité énergétique, ainsi qu’à une transition rapide et équitable vers les énergies renouvelables. Sans cette affectation spécifique, les gouvernements pourraient taxer les pollueurs sans s’engager à aider les populations et pays en première ligne face aux conséquences des crises énergétique et climatique.
Vous souhaitez agir ?
Pas besoin d’une place à la table des négociations pour avoir votre mot à dire sur ce qui s’y passe.
La conférence de cette semaine est une occasion à ne pas laisser passer.Les annonces des bénéfices vertigineux des entreprises fossiles peuvent être un argument pour convaincre les négociateur·ices à prendre des mesures.
C’est là le levier dont nous disposons réellement. Nous appelons Ramy Mohamed Youssef, président des négociations, ainsi que tous les gouvernements présents à la table des négociations, à inscrire dans la Convention une surtaxe permanente sur les bénéfices mondiaux des entreprises du secteur des énergies fossiles. Les recettes seront consacrées à la protection du climat et à une transition énergétique juste.
Faites payer les pollueurs !
*note : source en anglais