L’alerte lancée par les scientifiques en début d’année s’est confirmée: un super El Niño, phénomène de réchauffement limité dans le temps, a débuté en juin et pourrait égaler voire dépasser les pires épisodes jamais enregistrés.
Certains parlent déjà d’un « Super El Niño » ou « El Niño Godzilla». Mais qu’est-ce qu’El Niño exactement, et comment est-il lié aux énergies fossiles à l’origine de la crise climatique ? Voici tout ce qu’il faut savoir.
C’est quoi El Niño ?
Tous les deux à sept ans, les eaux de surface de l’océan Pacifique central et oriental voient leur température augmenter bien au-dessus de la normale. Et lorsque cela se produit, cela dérègle le climat à l’échelle de toute la planète. Ce phénomène s’appelle El Niño.
Ce que dit la science sur le phénomène El Niño
Normalement, les alizés du Pacifique agissent comme un immense ventilateur soufflant sur les tropiques, poussant les eaux chaudes de surface vers l’ouest, en direction de l’Australie et de l’Indonésie, apportant de la pluie et des moussons bénéfiques et permettant aux océans de rester en bonne santé. Pendant ce temps, à l’est, des eaux froides et riches en nutriments remontent à la surface, contribuant à maintenir un bon niveau d’activité pour les pêcheries et aidant à stabiliser le climat le long des côtes du Pérou et de l’Équateur, en Amérique du Sud. Mais de temps à autre, ces alizés faiblissent, l’eau chaude cesse d’être poussée vers l’ouest, et la partie orientale de l’océan Pacifique se réchauffe. Quand cela arrive, cet équilibre s’effondre : l’Australie et l’Indonésie font face à la sécheresse, l’Amérique du Sud à des inondations, et les systèmes météorologiques dont dépendent des milliards de personnes sont plongés dans le chaos à travers le monde.
El Niño se développe par le réchauffement des eaux de surface du Pacifique. (Getty Images)
Le nom El Niño, qui signifie « le garçon » en espagnol, fait référence à l’enfant Jésus. Il a été inventé à l’origine par des pêcheurs sud-américains qui, dès les années 1600, avaient remarqué un courant océanique chaud au large des côtes de l’Équateur et du Pérou vers la période de Noël.
Un déséquilibre entre El Niño et La Niña
El Niño est l’une des phases d’un cycle climatique naturel plus vaste appelé ENSO (El Niño–Oscillation australe). Son pendant, La Niña (qui signifie « la fille »), en est l’opposé : un refroidissement de ces mêmes eaux du Pacifique, accompagné d’alizés renforcés. Ensemble, El Niño et La Niña font osciller les régimes météorologiques mondiaux comme un pendule. El Niño apporte la sécheresse en Asie du Sud et du Sud-Est, en Australie et en Afrique australe, tout en apportant des pluies plus abondantes à certaines régions d’Amérique du Sud. La Niña, elle, génère plutôt l’inverse.
Aucun de ces deux événements n’est, en soi, une catastrophe : ils font partie du rythme climatique naturel de la Terre depuis des millénaires. Là où ça se corse c’est quand ils deviennent extrêmes, en particulier lorsqu’ils surviennent dans un monde déjà sous tension.
Que se passe-t-il en ce moment ?
Cette année, quelque chose de différent se produit. Alors que le Pacifique vient de sortir d’une phase de refroidissement La Niña, El Niño se développe à une vitesse inhabituelle et s’annonce plus sérieux que ses prédécesseurs. La vraie question est de savoir quelle ampleur il va prendre.
Un « Super El Niño » correspond à une hausse des températures de 2 °C ou plus au-dessus de la normale. Ce seuil n’a été franchi qu’à quelques reprises dans l’histoire enregistrée : en 1982, 1997 et 2015. Chaque fois, il a déclenché sécheresses, inondations et températures record sur plusieurs continents. Mais l’El Niño de 1876-1878 est considéré comme l’un des plus forts jamais enregistrés, et a conduit à une famine mondiale qui a tué environ 50 millions de personnes en Inde, en Chine, au Brésil et en Afrique australe. Cela représentait environ 1 personne sur 28 alors vivante. Il reste la référence absolue pour les pires scénarios d’El Niño de l’histoire humaine.
Les prévisions alertent sur le fait que cet El Niño pourrait faire grimper les températures océaniques de 2°C, voire 3°C au-dessus de la normale d’ici la fin 2026. Les principales agences mondiales de prévision météorologique projettent que le El Niño de 2026 égalera probablement, voire dépassera, celui de 1878 en matière de température océanique. Et contrairement à 1877, celui-ci survient dans un monde déjà plus chaud, avec davantage de personnes à nourrir et moins de marge d’erreur. De nombreux scientifiques prédisent déjà que 2027 sera l’année la plus chaude jamais enregistrée.
Quels sont les impacts ?
Les enjeux humains sont considérables, et ils diffèrent selon les régions du monde. L’Afrique est l’une des plus exposées : la sécheresse au Sahel et en Afrique australe menace des cultures vivrières comme le maïs, tandis que l’Afrique de l’Est risque de faire face à d’importantes inondations. Le dernier épisode majeur d’El Niño avait laissé plus de 30 millions de personnes nécessitant une aide humanitaire rien qu’en Afrique australe. Une mousson réduite met en péril les récoltes de riz, de blé et de coton en Inde, tandis que des conditions de sécheresse menacent les cultures en Asie du Sud-Est et en Australie. Alors que l’Amérique centrale devrait subir une sécheresse prolongée entraînant une véritable insécurité alimentaire, le Pérou, l’Équateur et le sud du Brésil eux connaîtraient l’inverse : des pluies intenses et des inondations. Les cultures dont dépendent de très nombreuses populations (maïs, riz et blé) ont tendance à chuter globalement pendant les années où le phénomène El Niño prononcé. Dans les pays riches, cela se traduit par une hausse des prix alimentaires. Ailleurs, cela signifie que la faim augmente.
Et tout cela frappe un monde déjà sous tension : les pénuries d’engrais, les flambées des prix de l’énergie et les coupes massives dans l’aide publique au développement ont supprimé les filets de sécurité qui aidaient autrefois les communautés vulnérables à absorber ces chocs.
Pourquoi les énergies fossiles aggravent tant les effets d’El Niño ?
Voici le point le plus important, qui souvent se perd dans les gros titres : El Niño lui-même n’est pas causé par le changement climatique. Mais la crise climatique, provoquée par la combustion des énergies fossiles, rend ses effets bien plus graves.
Voyez les choses ainsi. El Niño relâche temporairement dans l’atmosphère d’immenses quantités de chaleur stockées dans l’océan. Cela a toujours causé des perturbations. Mais aujourd’hui, cette chaleur est relâchée dans un monde déjà plus chaud qu’à aucun autre moment de l’histoire humaine. Ainsi, lorsque El Niño vient jeter de l’huile sur le feu, les conséquences sont plus sévères que lors de n’importe quel événement comparable des dernières décennies.
Comme le résume le climatologue Daniel Swain, “le réchauffement climatique fournit une énergie supplémentaire à l’ensemble du système, énergie qui se libère lors de ces épisodes d’El Niño.
Autrement dit, le réchauffement climatique agit comme un carburant qui amplifie la force naturelle d’El Niño, et cette énergie supplémentaire a des conséquences bien réelles : des pluies plus intenses et des tempêtes plus destructrices, des incendies de forêt se propageant plus vite à mesure que la chaleur assèche la végétation, des sécheresses plus sévères dans des régions déjà vulnérable, et des températures record.
Certaines recherches suggèrent également que le réchauffement des océans pourrait renforcer l’intensité même de certains des épisodes d’El Niño, bien que les scientifiques travaillent encore à bien comprendre ce lien. Ce qui est clair, c’est que la situation de base sur laquelle repose désormais le monde a déjà bien changé. Il y a cinquante ans, un El Niño puissant causait de sérieux dégâts. Aujourd’hui, ce même événement serait bien plus destructeur, car la crise climatique a fait monter la pression d’un cran.
Les chercheurs mettent aussi en garde contre un cercle vicieux : les forts épisodes d’El Niño frappent par la sécheresse les régions dépendantes de l’hydroélectricité, les forçant à brûler davantage de charbon et de gaz pour produire de l’électricité, ce qui, à son tour, rejette plus de carbone dans l’atmosphère et alimente un réchauffement supplémentaire. El Niño et les énergies fossiles finissent ainsi par se renforcer mutuellement dans leurs pires effets.
Ce que le phénomène El Niño signifie pour la lutte climatique
Un super El Niño n’est pas une raison de paniquer, mais plutôt une raison d’agir. Ces événements vont et viennent. Ce qui ne disparaît pas, c’est le réchauffement climatique provoqué par les énergies fossiles. Chaque fraction de degré de réchauffement supplémentaire provoquée par la combustion du charbon, du pétrole et du gaz rend le prochain El Niño plus destructeur.
Certains modèles climatiques montrent désormais une probabilité non négligeable que 2026 ou 2027 voient, pour la première fois de l’histoire enregistrée, des températures mensuelles mondiales dépasser brièvement 2°C au-dessus des niveaux préindustriels. Ce sont les températures auxquelles les systèmes météorologiques s’effondrent, les récoltes ne sont plus possibles, et la précarité accumulée par des décennies d’inaction climatique devient catastrophique.
Nous savons exactement quoi faire. La technologie existe. Le savoir existe. La voie à suivre est une sortie rapide et juste des énergies fossiles, et une transition vers les énergies renouvelables, main dans la main avec les communautés vulnérables.
El Niño prendra fin. Mais pas la crise climatique, à moins que nous ne mettions fin à l’ère des énergies fossiles.
Rejoignez la campagne Nos factures, Leurs profits de 350 pour sortir des énergies fossiles, accélérer la révolution des renouvelables et tenir les gros pollueurs responsables.